Faire rouler la machine

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La pratique de Janie Julien-Fort s’élabore dans l’émergence de l’image. Les procédés photographiques qu’elle privilégie relèvent de l’analogique et de l’artisanal, accueillant toute l’instabilité et l’imprévisibilité du médium. S’intéressant aux images qui se construisent lentement, l’artiste aborde la photographie comme une manière de donner forme au passage du temps. C’est d’ailleurs dans cette optique qu’elle explore des procédés sans captation, qui laissent place aux accidents et aux aléas qu’elle utilise comme matière première.

 

Délaissant ainsi le côté instantané et immédiat associé à la prolifération actuelle des images numériques sur des supports virtuels, Janie Julien-Fort s’installe dans un mode d’attente et d’observation dont témoigne le corpus Faire rouler la machine (Kreonite). Constituée de photogrammes, cette série est créée au moyen d’une développeuse argentique, une machine qui automatise le développement des photographies. L’artiste interfère alors avec le processus en exposant le papier à la lumière alors même qu’il est traité par la machine. Il en résulte alors l’inscription de ce procédé mécanique sur le papier, laissant apparaître les variations de luminosité, de température et les traces des rouleaux et engrenages.

 

En développant une démarche qui interroge la fabrication même de l’image, Janie Julien-Fort démontre un intérêt marqué pour la matérialité de celle-ci. Cela s’exprime notamment par une exploration de la couleur et de la texture qui confère une qualité picturale à ses photographies.  Les champs colorés s’étendent sur les surfaces de papier dans un mouvement vibratoire, qui crée un intrigant jeu de perspective. La régularité de certains motifs fournit l’indice de leur mécanisation, rappelant même un tissage, une trame textile. Parallèlement, l’irruption de certains effets, comme des égouttements ou des taches, nous ramène au langage de la peinture et à une gestuelle moins contrôlée. La tension qui s’installe ainsi dans les photographies accentue leur présence tangible dans l’espace.

 

C’est également au moyen de l’installation que Janie Julien-Fort donne corps à sa série Faire rouler la machine (Kreonite). Les grands rouleaux de papier apposés au mur semblent se dérouler tranquillement, alors que leur courbure rappelle leur passage dans la machine. La combinaison de plusieurs autres images provoque un effet immersif, amplifié par l’aspect enveloppant des gammes chromatiques utilisées. L’ensemble n’est pourtant pas homogène. La cohabitation des images met en lumière leur singularité et par le fait même leur caractère irreproductible.

 

Car finalement, ce que Janie Julien-Fort nous donne à voir est en quelque sorte la narration d’un processus analogique. Elle génère et capte une suite d’événements uniques, qui laisse ses empreintes lumineuses sur la surface photosensible du papier. Chacune de ses photographies est une strate, un arrêt dans le temps. Un événement qui ne sera jamais le même deux fois et dont l’image laisse deviner le récit qui entoure son apparition.

Emmanuelle Choquette


The work of Janie Julien-Fort focuses on the emergence of images. In it, she uses analogue and artisanal photographic processes to underscore the unstable and unpredictable nature inherent to the medium. Interested in the slow construction of images, the artist sees photography as a way to give shape to the passage of time, choosing techniques that bypass image capture, leaving room for chance and randomness, which become her raw materials.

 

Janie Julien-Fort thus abandons the notions of instantaneity and immediateness central to the proliferation of contemporary digital imagery and virtual support media, for patience and observation, two traits that are at the heart of Faire rouler la machine (Kreonite) [keep the machine rolling (Kreonite)]. This body of works consists of a series of photograms produced with a film processor—a machine that automates photographic development. In it the artist interfered with the normal development process by opening the machine to expose the paper to daylight. The resulting images bear signs of the mechanism: variations in light, temperature and traces of the machine’s rollers and gears.

 

By developing an approach that questions the production of the image itself, Julien-Fort demonstrates a marked interest for its very materiality. This is expressed for example through the exploration of hue and texture, which lends a painting-like quality to her photography, with large swathes of color vibrating across the surface of the paper in a mesmerizing interplay of perspectives. Whereas the consistency of certain motifs hints at the mechanical nature of their production, like a weave or textile, the emergence of certain effects—like drippings or stains—are more reminiscent of the visual language of action painting. This tension at the core of each photogram serves to heighten its physical presence within the exhibition space.

 

Through installation work, Janie Julien-Fort gives body to Faire rouler la machine (Kreonite). On the walls, large rolls of paper slowly unravel, as their natural curve echo their trip through the film processor. While the series as a whole does produce an immersive effect amplified by the enveloping quality of the colours used, one would not call it homogenous. In fact, the juxtaposition of images only seems to reinforce each photograph’s unique, irreproducible nature.

 

And so, Janie Julien-Fort’s work is, in a sense, the account of an analogue process, generating and revealing a series of singular occurrences as imprints of light on the photosensitive surface of the paper. Each photograph becomes a stratum, a frozen moment in time; an event which can never come about again, and whose image affords us a glimpse into the story of its origin.

Emmanuelle Choquette, tr. Alexandre Payer


Présenté à la galerie La Castiglione du 11 octobre au 11 novembre 2017.

Chabel, N. The Fridge door gallery. Janie Julien-Fort and the materiality of photography.